« Tochi 土地 (terrain) » et « Basho 場所 (lieu) ». Vers l’architecture du XXIe siècle
(Jūtakukenchiku, janvier 2007)

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La question de l’architecture du XXe siècle, c’est autant la question du XXe siècle lui-même. L’architecture dans son ensemble révèle l’inconscient des gens qui vivent à une certaine époque, et quel que soit le bâtiment, elle reflète la vision du monde de son concepteur. L’architecture n’est jamais indépendante ni de son époque, ni du monde, l’histoire le montre.

« L’architecture qui s’élève » et « L’architecture qui descend »

Lors d’un colloque auquel j’assistais en Italie, un dessin imprimé sur le programme remis aux participants a attiré mon regard. Dans ce croquis rapide, l’architecture grecque, gothique, de la Renaissance, moderne, cohabitaient au sein d’un paysage montagneux. C’était probablement un dessin de Le Corbusier, d’une certaine qualité mais qui n’aurait pas attiré mon attention pour cette simple raison. Ce qui m’a intrigué, c’est que l’architecture moderne était dessinée plus haut dans le paysage que les bâtiments anciens. Je suis sûr qu’ainsi Le Corbusier désirait souligner la supériorité de cette architecture dont il était un acteur capital.

Chacun est libre de voir ce qu’il veut, et c’est bien ainsi, mais une autre idée m’est venue en observant ce dessin. Alors que les bâtiments des époques anciennes étaient montrés fermement enracinés dans le sol, l’architecture moderne sur pilotis donnait l’impression d’être tombée du ciel. Cela voudrait-il dire que les constructions prémodernes relèvent d’une « architecture qui s’élève » du sol, contrairement à celles des temps modernes qui relèvent d’une « architecture qui descend », susceptible d’être posée en n’importe quel lieu ?

Ce dessin symbolique et riche en allusions me paraît également bien représenter la situation actuelle de l’architecture. Tandis que l’architecture moderne, qui peut se poser dans n’importe quel endroit, submerge tout, la qualité des lieux s’appauvrit toujours plus. Une thèse glaçante m’est alors venue à l’esprit : « L’architecture moderne n’a pas besoin du lieu ».

Comment meurt le lieu

J’ai particulièrement apprécié un livre de Nakano Yoshio中野好夫 (1903-1985, critique et spécialiste de littérature anglaise) intitulé Comment meurt un homme, qui décrit l’attitude face à la mort de diverses personnalités historiques dont Tolstoï, Freud, Swift, Masamune Hakuchō正宗白鳥 (1879-1962, écrivain, dramaturge et critique littéraire), Etō Shinpei江藤新平 (1834-1874, homme politique actif de la fin de l’époque d’Edo au début de l’ère Meiji, partisan de l’ouverture du Japon). Chaque fin de vie est unique et intéressante, car on peut la voir comme une synthèse de la vie accomplie, dotée d’une part de créativité, au lieu d’être une simple fin. Peut-être que la mort tend à tout faire converger en un point précis, ultime. S’il en est ainsi, je sens qu’il est temps pour nous d’aborder la « mort du lieu ». Faire la synthèse des rôles joués par le lieu, peut nous rappeler ce que celui-ci a rendu possible, comme nous le ferions lors de la mort d’un être proche. La mort y compris la nôtre n’est pas une fin en soi. La mort lance toujours un message aux vivants, de ce fait, elle évite l’achèvement et ouvre ainsi vers l’avenir. Il n’y a pas de victoire totale de la mort sur la vie. Le « lieu », qui a épuisé ses forces et se trouve dans un état critique, que peut-il nous transmettre ? Nous nous devons de préparer un hommage, dont ce texte est le début.

Ma première réflexion sur « la mort du lieu » remonte à la période de la bulle économique バブル経済 baburu keizai* (intense tendance spéculative pendant les années 1980 qui a brutalement pris fin en 1990), qui m’apparaît comme une montée raide vers un point décisif. Partout, en nombre infini, ont été falsifiées les valeurs de terrains fictifs. Aujourd’hui, les tours qui se multiplient comme des pousses de bambou après la pluie, désignées sous le nom de renouvellement urbain, ne sont que la liquidation, correcte en apparence, de la bulle. Douteux tels des mirages, ces bâtiments semblent être les spectres de la bulle. Leur construction n’est pas près de s’arrêter, et à leurs pieds, les quartiers qui ont survécu à la vague brutale provoquée par la bulle économique sont en train de disparaître. Au fil des époques, cycles de prospérité et de déclin se succèdent âprement, preuves de la vitalité d’une ville et peut-être de son destin. Cependant, même si j’accepte cette idée, j’éprouve du dépit à voir la mémoire des lieux de vie, humblement accumulée sur les destructions et les cendres de la guerre, être effacée si facilement à cause de la pression économique.

Les collectivités locales sont dans des situations diverses, mais la plupart se trouvent en difficulté. À part les villes-préfectures, toutes les communes sans exception souffrent du vieillissement et de la diminution rapide de leur population, ainsi que du déclin de leur centre. L’évidement des centres villes est devenu une évidence contemporaine. Le vieillissement de la société et le dépeuplement, forces négatives, nécrosent le cœur des villes. De même, les villages ruraux aux alentours des villes de province, qui subsistent tant bien que mal grâce aux efforts des personnes âgées, vont bientôt atteindre leurs limites. Dans les régions de montagnes vivant principalement de l’exploitation forestière, la situation est encore plus grave.

Le dépeuplement de la province ne date pas d’hier et depuis la fin de la guerre, la population rurale est en baisse continue. Pendant la phase d’expansion économique, un équilibre était préservé parce qu’une partie des impôts levés sur les profits réalisés dans les régions urbaines était affectée à des travaux publics en province, afin de compenser au mieux l’exode rural. Cependant, en période de récession, les choses changent et de sérieux problèmes surgissent, tels que la diminution de la population et le dépeuplement.

En ville, sous le doux nom de renouvellement urbain, le capital s’empare toujours davantage des lieux. En province, ils perdent de leur force. Dans tous les cas, les lieux sont mourants.

Cependant, le cours de l’époque change.

Pourquoi une « étude sur le lieu » aujourd’hui ?

Appelons « lieu », un endroit où des structures bâties telles que des immeubles ou des équipements publics, existent dans une continuité spatiale et temporelle, en relation étroite et apaisée avec les gens ; et appelons « étude sur le lieu », la discussion sur les liens entre ces structures bâties et le « lieu », les significations de ces liens, leur nécessité.

Pourquoi à nouveau une telle étude alors que nous en avons déjà des milliers ? N’est-ce pas un sujet désuet ? En fait, la plupart des discours sur le lieu s’appuient en général sur sa formation ou sur la conscience qu’en ont les habitants, pour dire que, quel qu’il soit, ce lieu est singulier et unique, qu’il est donc indispensable de le respecter. Un ton similaire est souvent appliqué au paysage.

Tous ceux qui parlent de l’importance du lieu sont bons et gentils. Si nous en appelons à la bienveillance que chacun possède sans le savoir, celle-ci va s’éveiller et conduira à adhérer à ce discours, ainsi le cercle de bonté va s’élargissant. Une telle prise de position reposant sur la théorie de la bonté innée de l’être humain (seizensetsu性善説, réflexion élaborée par Mencius, penseur chinois confucéen du IIIe siècle av. J.-C.), a dominé tous les précédents discours. Bien sûr, j’éprouve de la sympathie pour cette idée. Seulement, un tel climat optimiste m’inquiète, tout autant que le fait que la conscience collective ainsi produite puisse devenir la base de notre communauté dans l’avenir. Cela me paraît même être une illusion ruraliste dans un pays qui portera bientôt le titre de nation la plus mercantile du monde.

La réalité est que, pour le courant dominant, le « lieu » est du côté des perdants. L’économie et le système institutionnel l’ont piétiné brutalement, malmené cruellement, abimé de leur pouvoir, puis finalement, l’ont négligé, car l’économie a été érigée au-dessus de tout après la guerre. Le pays a en effet donné la priorité à la reconstruction économique aux dépens de l’importance des lieux.

Même Maekawa Kunio前川國男 (1905-1986, architecte disciple de Le Corbusier, maître de Tange Kenzō) disait avec autodérision que « la raison du plus fort est toujours la meilleure ». Pour ne pas donner raison à cette thèse, nous devons prendre conscience précisément des forces exercées sur le « lieu », et ce que cache le mécanisme du « lieu ».

Aujourd’hui, le « lieu » n’est plus qu’un composant ajouté à l’économie, dont la valeur est jugée seulement en fonction de son degré de contribution à l’indice économique. Il n’a pas la valeur foncière que la banque attache au « terrain », situation qui n’a pas changé même depuis l’éclatement de la bulle spéculative. Certes, le « lieu » n’a pas produit seul des bâtiments ayant une valeur immobilière mais c’est la valeur fictive des terrains qui est devenue le moteur principal de notre système financier. Celle-ci a été falsifiée par divers pouvoirs, politiques et bancaires, cherchant à apurer des créances douteuses avec davantage de ruse encore que lors de la bulle, à l’aide des mécanismes du marché sur les biens immobiliers. Il s’agit bien du retour du système de pression foncière propre à l’économie capitaliste. Comme on ne suppose pas que les bâtiments créent de la valeur économique, on les construit pour qu’ils soient efficaces et bon marché, voilà ce qui est le fondement des valeurs du Japon. Aucun autre pays, me semble-t-il, ne néglige autant les bâtiments et n’attache autant d’importance au terrain.

Notons ici la différence de sens des termes « terrain » et « lieu ». Dire « ce lieu est à moi » ou dire « ce terrain est à moi » expriment clairement des choses différentes. Ici se tient un point jusqu’ici passé inaperçu.

« Hito 人 (personne) et Ningen 人間 (homme) »

Je voudrais maintenant poser les bases du débat, en osant plusieurs définitions et arguments vifs. Mon raisonnement et l’hypothèse formulée peuvent être critiqués pour leur manque de précision sur certains points délicats, pourtant, le vocabulaire concernant l’architecture est si embrouillé que je dois commencer par ce travail de redéfinition. Le mot architecture lui-même et d’autres termes relatifs à celle-ci manquent tout autant de clarté. Je ne dispose pas encore d’outils sûrs qui me permettent une construction solide de la discussion, mais on doit s’y atteler et je prends ce risque.

L’architecture, la ville et la campagne sont fabriquées pour la vie des êtres humains. Le terrain et le lieu peuvent être considérés comme leur fondation. Avant de discuter du terrain ou du lieu, il faudrait d’abord définir l’être humain qui habite ce terrain ou ce lieu.

Tsukahara Fumi塚原史 (né en 1949, chercheur en philosophie et esthétique européennes), connu en tant que traducteur de Baudrillard, écrit, citant Les mots et les choses de Foucault que l’ « homme » est un concept inventé par l’État moderne à partir du XVIIIe siècle. Cette idée ne m’était jamais venue à l’esprit avant de lire le texte de Tsukahara, lequel, éclairé d’exemples pertinents, est convaincant. Selon l’auteur, on a supposé un stéréotype appelé « homme » et on y a appliqué des systèmes uniformes ; ou plutôt l’État moderne, qui avait besoin de constituer les lois et les institutions, a conçu l’existence d’un « homme » en conformité avec ces systèmes. Cet « homme » est censé avoir une taille, et aussi un esprit, compris dans un certain standard. Celui qui s’en écarte n’est pas un « homme ». Une telle nature mécanique et subtile n’est autre que l’essence même du système de la modernité.

Une réflexion sur les mots

Sous l’influence de Tsukahara, j’ai donc lu cet ouvrage de Foucault et j’ai été saisi par son esprit puissant et pénétrant. L’auteur approfondit sa réflexion sur l’origine des systèmes institutionnels et des mots avec quantité de documents à l’appui, travail que lui-même appelait archéologie. Ce maître de la philosophie du XXe siècle après Nietzsche et Heidegger a cherché à révéler, par le moyen des mots, ce qu’est la modernité ainsi que sa structure. Le mot étant produit par la société ou le système, il ne peut exister sans que son objet soit conscientisé. En résumé, ce qui d’abord émerge dans l’esprit des gens devient ensuite un mot. De ce point de vue, il me semble que nombre de mots ambigus foisonnent autour de nous au Japon. La plupart d’entre eux ont été créés pendant l’ère Meiji (1868-1912), c’est-à-dire depuis une centaine d’années seulement. Au moment où est apparue la nécessité de traduire les concepts culturels étrangers, comment les mots ont-ils été choisis, ou fabriqués ? Lorsque nous cherchons à approfondir une idée, il nous faut être très attentif à cette origine des mots.

Dans notre pays, les mots particuliers mankind ou human-being ont été traduits par 人間ningen. Pourquoi, hito 人 (personne) et aida 間 (espace ou relation entre, se lit également ma* mais Naitō ne donne pas cette lecture) deviennent-ils ningen 人間 (être humain) ? D’une manière semblable, seken 世間 (la société / les gens), signifie littéralement espace ou relation aida 間 dans ce monde se世. Ningen se lisait d’ailleurs jinkan au tout début de l’ère Meiji, et était utilisé indistinctement de seken* (être humain, société, monde étaient donc plus ou moins synonymes). Peut-être avons-nous pris l’habitude d’employer « aida/ma 間 », mot vague comme une brume flottante, lorsque nous tentons de rendre abstrait quelque chose. En effet, ningen ou seken sont employés lorsqu’on veut éviter d’en avoir une conscience spécifique ou précise. Si nous ne parvenons pas à désigner clairement quelque chose alors qu’il le faudrait, nous introduisons la notion de « aida/ma  ». Ainsi, nous laissons une réserve sur le sens, ce qui est peut-être une forme de sagesse ou d’habitude. Et certainement qu’avant l’« homme ningen » abstrait, existait la « personne hito », avec une taille et des valeurs individuelles.

« Personne et lieu », « homme et terrain »

La notion de « terrain » discuté dans ce texte, résonne avec celle d’« homme » proposée par Tsukahara. Je voudrais considérer le « terrain » comme « un existant quantitatif doté d’une surface et d’une position ». Une quantité concrète lui est attribuée, les systèmes et les lois y sont donc applicables. En outre, de par sa valeur marchande et monétaire, il est l’objet d’actes commerciaux mais aussi, point probablement essentiel, il est l’objet d’impositions. L’État moderne, ses institutions, avec le système capitaliste, ont tous eu besoin de la notion de « terrain » qui a donc été inventée afin que celui-ci devienne une force motrice de l’économie monétaire. Le « terrain » peut être acheté ou vendu comme une marchandise, à la différence du « lieu ». Par exemple, la société Mitsubishi a acquis Marunouchi, face au palais impérial, un terrain d’abord attribué au Ministère de la Guerre. Quant à Shibusawa Eiichi渋沢栄一 (1840-1931, homme d’affaires, considéré comme le père du capitalisme japonais, fondateur avec Paul Claudel de la Maison franco-japonaise à Tokyo), il s’est investi dans l’aménagement résidentiel de la banlieue. Les biens immobiliers, avec les titres, produisent depuis l’origine, la richesse virtuelle des valeurs hypothécaires.

En résumé, les mots « homme » et « terrain » sont des inventions de l’ère Meiji, moment de l’établissement de l’État moderne au Japon. Avant Meiji, « personne » et « lieu » existaient bien, mais pas « homme », ni « terrain ».

Le « terrain » a une surface et une position matérielles. Son unité la plus petite est le terrain à bâtir, et la plus grande est l’« État ». Quand l’Etat, avec sa politique expansionniste, a envahi de manière brutale d’autres pays, il cherchait à obtenir de nouveaux « terrains » pour ensuite les intégrer à son propre système. Autrement dit, l’État s’est emparé par la force de « lieux » pour en faire des « terrains ».

« Architecture », « Espace et bâtiment »

Le fait est connu, kenchiku* 建築 (architecture) est aussi un mot fabriqué à l’ère Meiji, et jusque-là, c’était le mot fushin 普請 (travaux de construction) qui était utilisé. Dans le Kōgaku-jii  工學字彙 (dictionnaire anglais-japonais de termes techniques publié en 1886), le mot architecture a été traduit par zōei 造営 (édification d’un palais ou d’un temple) ou zôeijutsu 造営術 (art, technique de l’édification). On voit que face au manque de compréhension, c’est l’aspect pratique qui a été privilégié. Toujours dans cet ouvrage, Gothic architecture a été traduit par gosu-zōeijutsu  ゴス造営術 (technique constructive goth), ce qui, je pense, montre l’absence totale d’intérêt pour le style, notion dominante qui surclasse l’aspect technique en Occident à cette époque. Il est aussi intéressant de voir que le mot building a été traduit par kaoku 家屋 (maison, bâtiment) dans ce dictionnaire.

Le terme architecture, à l’origine perçu en Occident comme un concept abstrait sans forme plurielle, est devenu en japonais kenchiku non distingué du mot building qui est lui un objet concret, d’où au Japon, des discours faussés et ambigus sur l’architecture. Ce même problème touche la législation. Par exemple, Kenchiku-kijun-hō 建築基準法 (Loi standard sur l’architecture, 1950) devrait être plutôt renommée Tatemono-kihon-hō 建物基本法 (Loi fondamentale sur les bâtiments), puisque la Loi standard sur l’architecture concerne la question physique des bâtiments. Une distinction rigoureuse entre kenchiku (architecture) qui renvoie à des valeurs abstraites, et tatemono (bâtiment), building, objets concrets, est indispensable.

Comment comprendre la notion d’« architecture », antique thème universel qui fait l’objet de nombreuses interprétations et débats ? L’« architecture » est donc un concept abstrait qui comprend non seulement le « bâtiment » fait d’éléments matériels, hardware, tels que mur, plancher, toit, mais aussi l’« espace » enclos par ces éléments matériels. L’« architecture » désigne plutôt à l’origine « la volonté d’édifier une chose et la structure de celle-ci », et en ce sens, elle doit être considérée comme un concept supérieur. Que l’on conçoive un système informatique ou un quartier, notre volonté créatrice ainsi que la structure de nos créations peuvent être appelées architecture. Actuellement, au Japon, ce sont seulement les architectes et tous les concepteurs de bâtiments qui monopolisent ce mot et embrouillent son usage.

À l’origine, l’« architecture » était un concept couvrant un champ plus vaste qu’aujourd’hui, et je pense que cela aurait dû demeurer. Selon mon raisonnement, se répondent « terrain » et « bâtiment », ainsi que « lieu » et « espace ». Nous pouvons ainsi distinguer d’une part « homme » « terrain » « bâtiment », et d’autre part « personne » « lieu » « espace ».

A mon avis, l’« architecture », qui se situe au-dessus de toutes ces notions, peut être appréhendée comme « volonté structurelle servant de médiation entre des valeurs abstraites et des valeurs concrètes ». L’action de cette volonté peut potentiellement changer l’aspect du monde.

Ces définitions, très personnelles, sont faites pour rendre mes propos plus précis dans ce texte.

« Transformation du lieu en terrain » et « Transformation du terrain en lieu »

Notre pays, à l’origine nommé Toyoashihara no mizuhonokuni 豊葦原瑞穂国 (Pays où abondent les landes de roseaux et les épis de riz vigoureux, appellation poétique du Japon ancien), s’est progressivement construit autour de l’agriculture. Tant que le Japon est demeuré un pays agricole, le « lieu » était l’endroit à la fois de la production et de l’économie. Leur bon équilibre assurait l’existence, valeur cruciale qui était parfois largement prioritaire sur l’économie. Le « lieu » peut ainsi se définir comme un territoire concret où peut s’accumuler la mémoire des gens, et qui a un rapport très étroit avec la vie quotidienne et l’existence.

Une vue générale nous permet de constater que le « lieu » devient de moins en moins nécessaire, et qu’il perd de plus en plus ses significations originelles. C’est clair si on pense simplement à ce qui se passe autour de nous. Quand on observe cette tendance à ses débuts, puis son accélération lors de la bulle économique, on peut parler d’une série de processus qui ont transformé le « lieu » en « terrain ».

L’architecture moderne n’a pas besoin de « lieu » mais de « terrain » sur lequel s’ériger. Autrement dit, elle transforme le « lieu » en « terrain ». Mais à son origine, l’« architecture » ne s’élevait-elle pas du « terrain », afin de créer un « lieu » ? Rappelons-nous que l’architecture avait jadis une présence héroïque justement grâce à cette mission ardue. Les architectes, en utilisant encore et encore l’arme nommée « espace », ont continué à se battre pour transformer le « terrain » en « lieu ». En résumé, ils ont lutté pour changer le « terrain », auquel sont seulement attribuées des valeurs quantitatives et commerciales, en un « lieu » qui vaut bien plus que cela pour les habitants. Cependant, ces résistances individuelles menées au moyen de l’« espace » ne peuvent vaincre les courants puissants de l’économie. Le pouvoir économique est habile et malin.

Une adhésion sans conscience

Je crains que parmi les bâtiments conçus par les architectes, ceux qui sont réputés novateurs ne reprennent qu’un langage architectural relevant de la tour ou du konbini コンビニ (supérette en chaîne, abréviation de convenience store). Les revues d’architecture nous présentent l’espace homogène et propre à ce type de bâtiments, qui semble séduire inconsciemment de nombreux architectes, parmi lesquels, de façon étonnante, nombre de jeunes. Un faux mythe laisse peut-être croire qu’en adoptant cette stratégie, ils peuvent s’approcher d’un monde fashionable, ils peuvent être dans le vent. Ils se croient contestataires, mais ils ne font qu’intégrer le courant dominant. C’est une adhésion sans conscience, ou de façon ironique, un conservatisme avec un visage d’avant-garde.

Je jette un coup d’œil aux publicités de projets immobiliers qui encombrent quotidiennement ma boîte aux lettres. Circulent en grand nombre sur le marché, soit des « bâtiments au visage d’architecture », images prétendant offrir aux acheteurs un « espace » tout prêt à vivre, soit des « terrains au visage de lieu », donnant l’impression de conserver le caractère local et l’historicité du lieu. Ainsi, le secteur de l’immobilier a tiré parti des valeurs fondamentales de l’« architecture », pour produire de « faux lieux ». Accolés aux noms des résidences, les mots Hills ou Court n’ont jamais suscité la moindre critique, alors que tout le monde connaît leur vacuité, car les gens se sentent eux-mêmes coupables d’appartenir à cette société.

Les tours, de logements ou de bureaux, qui envahissent le ciel de Tokyo peuvent-elles être considéré comme « architecture » ? Sauf quelques exceptions, en regardant bien, la tour, sans « lieu » ni « espace », n’est qu’un « bâtiment » gigantesque, qui manie habilement le design de l’« architecture». La fausse monnaie chasse la vraie, il est malaisé de reconnaître l’authentique, produit d’efforts exténuants, du faux, simple copie formelle. Pour réaliser combien ces contrefaçons (maisons, immeubles de logements, bâtiments ordinaires, tours de bureaux) ont contribué à la dégradation du paysage, il suffit de regarder un quartier ordinaire de Tokyo. Ce paysage relâché ne constitue pas un « appui de l’existence ».

Bref, le « lieu » où vous et moi nous sommes, a tellement perdu d’importance et de signification qu’il est sérieusement mis en péril. Pourtant, la modernité ne recherchait-elle pas la qualité de la société et de la sensibilité humaine ? Les choses ont évolué sans que l’« architecture » au sens étroit du terme ait trouvé le vrai moyen de surmonter les problèmes. Les exemples exceptionnels que celle-ci parvient à créer ne suffisent pas à changer la situation. Il faut reconnaître son incapacité à renverser le courant qui tend à rendre les choses abstraites. Pour faire de l’« architecture » un outil efficace dans la réhabilitation du « lieu », il faut repenser celle-ci depuis son fondement même, la redéfinir de l’extérieur, puis ensuite, distinguer et restructurer les rapports entre : « personne / homme », « lieu / terrain », « espace / bâtiment », et « ville / urbain ».

Pour cela, il est nécessaire de se focaliser sur ce qui se situe à l’extérieur de l’« architecture » ou du « bâtiment », deux valeurs fermées en elles-mêmes, afin de saisir leurs propres contours de façon précise. L’extérieur, c’est le « lieu » et le « terrain », la « ville » et l’« urbain », puis le fūkei 風景 (paysage, site) et le keikan 景観 (paysage, vue).

Un courant nouveau

Ne désespérons pas car aucune bataille n’est perdue d’avance, et la situation se retournera un jour. Depuis 2005, la population de notre pays est en baisse continue, une tendance nouvelle de l’histoire humaine. Nous sommes entrés en zone inconnue, sans aucune référence historique. Actuellement, nous nous trouvons comme au sommet d’un col après la longue montée de la croissance démographique. Au col, les changements sont modérés, par contre le paysage qui va apparaître progressivement sera dramatiquement différent. Les différences minimes que nous constatons aujourd’hui vont devenir rapidement importantes et décisives. Les changements, mesurés au début, vont vite prendre de la vitesse et continuer à s’accélérer, comme lors de la descente d’une montagne.

Actuellement, nous nous situons comme au premier point culminant de montagnes russes. De là, nous attend une époque faite de descentes rapides, de loopings, et de cris. Préparons-nous à y faire face, dès maintenant, car nous allons bien être obligés de voir de quoi est faite la perspective de l’autre monde visible depuis le col.

Le temps est venu pour nous d’exiger, de ceux qui manipulent le « terrain », la réhabilitation du vrai statut du « lieu ». Apparemment, notre société s’engage dans une nouvelle direction, non pas du fait du réaménagement urbain, mais à cause de la diminution de la population.

Le cours de l’époque change.

Une force qui domine le « lieu »

Les intuitions des écrivains vis-à-vis de leur époque ne sont pas à négliger. La phrase que Murakami Ryū村上龍 (né en 1952, écrivain, à ne pas confondre avec Murakami Haruki) a choisi pour titre de son recueil de nouvelles Les lieux qui sont partout et moi qui suis nulle part 『どこにでもある場所どこにもいないわたし』Dokoni demo aru basho to dokoni mo inai watashi, décrit exactement la situation actuelle du Japon. Lorsque j’explique à mes étudiants (Naitō a enseigné jusqu’en 2011 à l’université de Tokyo) la situation présente des villes de province en citant ce titre, ils réagissent vivement. Il semble que ces mots touchent directement au cœur de la sensibilité des jeunes.

«Les lieux qui sont partout » sont effectivement partout, produits par la puissance homogène de l’économie et du pouvoir administratif qui porte ce suprême objectif. Il en résulte que, moi qui suis obligé d’être dans ces « lieux » sans identité, en fait sur du « terrain », je ne parviens pas à me reconnaître moi-même. Une « personne » ne peut pas se situer sur un « terrain ». De fait, « je ne peux être nulle part dans ce paysage fūkei ». Une « personne » ne peut se reconnaître elle-même qu’en étant dans un « lieu ».

Imaginez les banlieues des villes de province, largement implantées maintenant, qui s’étendent le long des axes principaux. Car dealers, family restaurants, convenience stores, etc. montrent l’apparence urbaine standard du pays. S’étalent paysages fūkei quelconques et lieux banals. De tels endroits prospèrent car les gens les recherchent, ils ne les fréquenteraient pas si cela ne leur plaisait pas. On peut dire les choses ainsi, la perte du paysage fūkei est le résultat de ce que nous avons tous recherché.

Précurseurs les plus extrêmes, preuves de la ville moderne, les tours et les konbini sont les outils les plus efficaces et faciles à comprendre que les nations modernes aient produits. La construction d’une tour, par sa puissance destructrice, peut être comparée à la frappe d’un missile sur un « lieu », et la multiplication des konbini, sournoise, est semblable à la pose de mines. Le « lieu », qui a perdu de sa densité et de son poids à cause des chocs subis, s’amenuise telle une membrane translucide et semble même avoir aujourd’hui épuisé toute force pour former des signes.

Mais le cours de l’époque change.

Le postmodernisme en « architecture »

Je voudrais préciser que le mot « architecture » dans ce passage est utilisé dans son sens courant, et postmodernisme désigne ici au sens étroit, une partie de l’ « architecture » qui a  pris une mauvaise tournure.

À l’origine, le postmodernisme est une mouvance littéraire apparue dans les œuvres d’écrivains tels que Claude Simon, lauréat du prix Nobel de littérature. Cette tentative avant-gardiste avait pour objectif de détruire le roman moderne, prisonnier de manières et de rhétorique, afin d’en libérer l’autonomie d’esprit, en renversant totalement la structure mot – rhétorique – système. L’extrême limite atteinte par les mots, la rhétorique des écrits tels que ceux de Simon ne sont vraiment pas chose facile à comprendre. J’ai eu en main la traduction d’un de ses ouvrages, mais celui-ci étant rarement ponctué, la lecture a quasiment tourné à la torture. C’était un roman où les mots s’écoulaient, à l’intérieur d’un cadre rhétorique, comme à l’infini. Je me rappelle le sourire empreint d’autodérision de Hiraoka Atsuyori平岡篤頼 (1929-2005, spécialiste de littérature française, critique, auteur), un des rares traducteurs de Simon, qui me dit, m’offrant sa traduction, que la lecture en serait probablement impossible.

Je pense que le mouvement en architecture ou en design industriel dérivé de cette mouvance littéraire, a d’abord été honnête car il visait à fabriquer selon la demande des usagers, et non selon l’offre, centre du principe de production. Seulement, dans notre pays, le problème est que cette raison a vite été limitée, puis réinterprétée à convenance. Une de nos caractéristiques culturelles est de prendre, de la culture importée, juste la surface facilement utilisable, sans interroger plus sa substance. Je ne conteste pas que cela soit la nature même de la société de consommation, et que la représentation apposée en surface soit la valeur ajoutée de la marchandise. Cela peut à la rigueur s’accepter s’il s’agit de biens de consommation destinés à disparaître un jour, mais dans le cas de bâtiment ou de ville, c’est totalement autre chose.

Le postmodernisme en tant que tendance architecturale a été florissant, pour son malheur, pendant la période de la bulle économique. Tant que cette étrange pression de l’économie a surmultiplié les bâtiments, quantité d’immeubles postmodernes ont été construits et disséminés partout. Le vocabulaire architectural relevant du postmodernisme (individualité, diversité, complexité, métaphore, ou emphase) a été avalé en un instant dans le tourbillon de la société de consommation. C’est son sens superficiel, uniquement, qui a été outré, vidé, puis commercialisé.

Beaucoup s’est peut-être joué à ce moment-là. L’« architecture »  est devenue un accessoire destiné à la mise en scène d’une nation moderne et mercantile. Cette « architecture » dont le cadre a été ainsi restreint, ne parviendra jamais à renverser la situation. Si nous voulons retrouver le « lieu », nous devons inventer une « architecture nouvelle » déliée de l’économie financière.

La postmodernisation de la « ville »

Actuellement, de nombreuses villes de province mettent en œuvre des processus de machizukuri * 街づくり (mot à mot, fabrique du quartier, opération de réaménagement urbain, à l’échelle locale, à l’origine portée par les habitants, censée être participative mais aujourd’hui souvent pilotée par l’administration, en opposition au conspué toshikeikaku*, 都市計画traduction de city planning). Ces opérations s’appuient sur diverses mesures de soutien comme, par exemple, la réduction exceptionnelle de la dette municipale proposée dans le cadre des fusions de communes dirigées par le Ministère de l’Administration Générale (1999), l’octroi de subventions relevant de la compétence du Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports (2004), ou dans le cadre de la loi pour la réactivation des centre villes (2006). La baisse de la natalité, le vieillissement de la population, et le déclin des centres villes deviennent de plus en plus crûment manifestes. Animées d’un espoir tenu, tout en se demandant comment faire et en cumulant ces diverses mesures, les villes font avancer des projets afin de se donner une nouvelle apparence ou de se fabriquer un nouveau paysage.

En 2003, le Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports a rendu public une synthèse de l’ensemble de ces opérations sous forme de proclamation, intitulée Utsukushii kunizukuri seisaku taikō 美しい国づくり政策大綱 (Grandes lignes de la  politique pour la fabrication d’un beau pays), suivie de la Loi sur le paysage Keikan-hō 景観法 en 2004. Déjà (en 2007), plus de deux cents communes ont posé leur candidature auprès de l’organisme administratif du paysage, condition requise pour bénéficier de l’application de la loi. Ainsi, il semble que «keikan 景観 » (paysage, vue scénique) soit devenu le mot-clé de notre époque. En résumé, cette tendance peut s’interpréter comme à la fois le « renforcement du caractère » et la « revalorisation de l’historicité » du lieu. Dans leur ensemble, ces moyens peuvent être considérés comme une tentative de particularisation des villes ou des quartiers et de différenciation des uns par rapport aux autres.

Je n’ai pas encore de certitude, mais face à cette montée des opérations de machizukuri (réaménagement urbain) mises en œuvre dans tout le pays, je ne suis pas sans crainte. Il me semble qu’une trop grande importance est accordée à la conscience de réhabiliter le paysage détruit par les forces productives modernes, tels que l’architecture, l’urbanisation, les travaux publics, qui ont transformé brutalement les villes de provinces. Dans la plupart des cas, ni les significations retrouvées, ni l’avenir tel qu’on le voyait précédemment, ne sont clairement et consciemment pris en compte. La préoccupation principale étant le système institutionnel et le budget, la formation d’un accord sur le fond et l’éveil de la société civile sont renvoyés à plus tard. Aujourd’hui, un système administratif est en place, un budget est prévu, mais le machizukuri ou le fūkeizukuri (réaménagement urbain ou paysager) ne marchent pas pour autant. Parce que c’est prendre les choses à rebours.

Actuellement, les discussions sur le paysage entamées dans de nombreuses villes de province comportent certains risques. La similitude avec le postmodernisme en architecture, c’est-à-dire la recherche de la particularisation et de la différenciation, est inquiétante. Les villes de province ne sont-elles pas sur le point de tomber dans le même piège que l’architecture ? Il vaut mieux être attentif à ce que la valeur des « lieux » ne soit pas réinventée car ce qui est falsifié perd vite et inévitablement sa valeur. Cela n’apportera rien de bon à des villes déjà mal en point.

Presque tout le « paysage » (fūkei) qui se trouve aujourd’hui sous nos yeux, aussi indigent ou laid soit-il, tout le monde l’a accepté, tout le monde l’a voulu, puis tout le monde l’a rejeté, alors que c’est une forme de nécessité qui l’a amené là. Le « paysage » est un miroir reflétant un temps vécu, il est la représentation inconsciente de l’apparence prise par ceux qui ont vécu ce temps. Maintenant, brusquement les gens s’arrêtent, regardent autour d’eux, et restent interdits devant ce « paysage », comme quelqu’un qui se croyait encore jeune malgré les années de travail harassant et se retrouve un jour devant un miroir, face à lui-même fatigué et vieilli. Cette personne éprouve certainement un sentiment amer, devant tant d’efforts accomplis pour en arriver là. Le « paysage », quel qu’il soit, est véritablement le portrait d’une époque.

A l’égard de ce « paysage », le machizukuri ou le keikanzukuri (réaménagement urbain ou paysager) permettent de « faire intentionnellement des choses factices». La ville est ajustée au résultat de cet urbanisme et de ce paysagisme, ce qui oblige à inverser le cours habituel des processus. Cela défie ce qui a formé notre paysage jusqu’à un certain moment, telles la rationalité, la fonctionnalité, l’économie, d’où la nécessité d’une certaine dose de résignation ou de sagesse. La particularisation visuelle ou l’amélioration environnementale requièrent de tous une prise de conscience et une stratégie. D’où la nécessité d’un consensus général et d’un leadership pour obtenir cet accord.

S’il se poursuit sans prise de conscience, le réaménagement urbain du type machizukuri commettra sans doute la même erreur que l’« architecture ». Quand les villes insistent trop sur la différenciation ou le particularisme, l’opération se limite à un maquillage superficiel, et rapidement avorte d’un paysage déplorable. Différenciation, particularisation, narrativité, ce sont les termes récurrents de l’architecture des années 80. Aujourd’hui, ces notions vont être mises en œuvre à grande échelle en province, dans des villes ou des quartiers.

Ce qui couvre la ville que nous avons sous les yeux, c’est le paysage homogène d’une nation mercantile. Par ailleurs, il faut se souvenir que nombre de « paysages » que nous aimons, et ce depuis longtemps, sont de caractère rural, tels les rizières, en plaine ou en terrasses, les bois près des villages satoyama*, 里山 (territoire agricole prémoderne) ou les bois brise-vents autour des fermes ou des résidences yashiki-mori 屋敷森. À mon avis, ces éléments représentaient des « points d’équilibre parfaits » entre productivité du lieu, système organisationnel de l’époque, et conditions naturelles. Evidemment, il n’est plus possible de revenir au sens originel de ce type de paysage. C’est pourquoi, comme le cours superficiel du réaménagement urbain et paysager actuel ne peut être arrêté, il faut que, par des forces internes, nous cherchions de nouveaux points d’équilibre dans une société rénovée. Tâche bien difficile.

« Keikan 景観 (paysage, vue scénique)» et « fūkei 風景 (paysage, site) »

J’ai tenté de décrire les concepts abstraits d’« homme », de « terrain », de « bâtiment », d’« urbain » de « keikan », opposés aux concepts concrets de « personne », de « lieu » d’« espace », de « ville » de « fūkei ». Dans la distinction entre « bâtiment » et « espace », j’ai exclu délibérément le mot « architecture », car celle-ci, à un niveau au-dessus de ces divers éléments cités, porte une « volonté de médiation entre concepts abstraits et concepts concrets », et l’action de cette volonté peut changer l’aspect du monde.

La modernité est un mouvement qui a tenté invariablement de saisir le « bâtiment » dans un cadre systémique où l’ « espace » constituait alors une force de résistance. Il faut rappeler qu’en japonais le terme « architecture » se superpose à l’image de l’architecture moderne. Pour balayer cette idée, une nouvelle définition de l’ « architecture », dépassant le cadre de la modernité, est nécessaire, car seulement ainsi on pourra en voir les mérites et les défauts. Brisons de l’extérieur la valeur de l’« architecture » dans son sens étroit, puis reconsidérons-la. Enlevons-lui son cadre moderne et revenons à son étendue originelle.

De par sa nature intrinsèque, la modernité a le pouvoir de transformer des notions concrètes en concepts abstraits. Dans ce cadre, le rôle de l’ « architecture » a toujours été de servir de passage du concret vers l’abstrait. Ainsi, me semble-t-il, par la puissante entremise de l’architecture, la « personne » est devenu un « homme », le « lieu » un « terrain », l’« espace » un « bâtiment », la « ville » est devenue de l’« urbain », et le « fūkei  (paysage, site)» un « keikan (paysage, scène)».

Notre époque se caractérise par un flux de concepts abstraits, prisonniers des systèmes institutionnels et économiques, et cela se traduit par la multiplication des « lieux qu’on trouve partout ». Ce que nous attendons de la nouvelle « architecture », si elle doit exister, c’est donc un rôle d’intermédiaire entre les éléments précités afin de les transformer en sens inverse, de concrétiser des choses abstraites.

« Architecture » et « keikan (paysage, scène) »

Ces derniers temps, à côté de mon travail de concepteur de cette « architecture », j’ai mis un pied dans le domaine ambigu du « keikan, paysage ». Je ne vais pas m’étendre ici sur les circonstances de cette démarche, l’ayant déjà fait dans divers articles. Pourtant, l’étrange sensation tactile que je ressens lorsque j’aborde la question du paysage mérite sans doute d’être décrite.

Mon laboratoire à l’université porte le nom de Keikan kenkyūshitsu (Laboratoire d’étude du paysage). J’ai pris la succession de Shinohara Osamu 篠原修 (né en1945, ingénieur en génie civil et urbanisme), qui l’avait nommé ainsi il y a dix ans.

Le paysage ne s’inscrit pas à l’origine dans le travail des architectes. Au départ, Shinohara souhaitait que la notion de design s’enracine dans le domaine du génie civil. Impliqué dans cette démarche, j’ai vu mon rôle s’amplifier. Projets de réaménagement urbain, de paysage, plan général d’urbanisme, élaboration de cadre organisationnel, je me suis retrouvé à prendre en charge plusieurs fonctions au cours de phases diverses et variées. Comme j’ai travaillé intensément sur des projets d’architecture jusqu’à presque 50 ans, il ne m’est pas facile de changer de méthode de penser. De fait, face à diverses situations, ma logique demeure invariablement celle que j’ai élaborée à travers mon travail d’architecte.

Saisir une situation de manière intuitive, concevoir la forme appropriée pour cet endroit-là, comprendre la situation économique, arriver à un équilibre entre le système juridique et la réalité ; puis encore, mettre en pratique des connaissances techniques, obtenir le concours d’experts, soutenir le moral sur le chantier, répondre concrètement aux demandes de chacun… Tout cela est ordinaire en architecture, mais étendre cette méthode à d’autres domaines fonctionne de manière étonnante. Le domaine d’application est vaste et je me rends compte que celle-ci est recherchée.

J’ai proposé plus haut que le concept d’« architecture » pourrait être défini comme la « volonté structurelle de médiation entre des valeurs abstraites vers des valeurs concrètes », c’est aussi ce que je ressens de ma propre expérience.

Du « keikan (paysage-scène)» au « fūkei (paysage-site)»

Depuis cinq ans déjà, le mot « keikan (paysage) » m’est devenu proche. Aussi profane que je demeure, je me permets de proposer mon point de vue sur ce terme.

La Loi sur le paysage est donc en vigueur. J’ai lu ce texte dont une partie concerne la définition du mot « keikan (paysage) » mais celle-ci n’est pas claire, pas plus que celle fournit par le « Ministère du Territoire, des Infrastructures et des Transports ». Le mot « paysage », tout comme le mot « architecture », sans savoir précisément ce qu’ils désignent, sont devenus objets de loi. C’est d’abord pour cette raison que je dois donner le sens de ce mot que j’utilise aussi.

Je comprends le mot « keikan » comme l’état physique d’un vue scénique et le mot « fūkei » comme l’image révélée par l’état psychologique de la personne qui regarde. Le paysage « keikan » peut être analysé en quantité ou en composition, alors que le paysage « fūkei » n’existe que dans des images intégrées.

Le terme « keikan » est un concept abstrait pouvant être décomposé dans le cadre du mécanisme moderne et donc facilement manipulable par la loi. Le « keikan » est un objet regardé, il est donc possible d’y appliquer des concepts de gestalt ou de nœud. Par contre, le « fūkei », appartenant en propre à la personne qui regarde demeure toujours un objet ambigu que nous n’arrivons pas à cerner ou à décomposer de manière claire. Je rappelle que cela représente seulement ma façon de saisir ces termes.

Dans une communauté qui a la volonté d’agir consciemment sur sa propre existence, des « lieux » certainement naissent, et par conséquent, le « paysage fūkei » existe. En somme, ce « paysage fūkei » est pour la communauté la représentation inconsciente de son existence. Par exemple, s’il existe une part de nature intacte, alors celle-ci est préservée, un sens lui est donné et cette nature est appréhendée avec la dimension d’un microcosme communautaire. Par la volonté de cette communauté, la nature obtient une place dans le cadre conscient d’un récit ou d’un mythe. Ainsi, même la mer ou la montagne au loin, quand on leur donne un sens, deviennent « paysage ».

Les opérations de réaménagement urbain du type machizukuri mises en œuvre dans tout le pays, cherchent à redonner une valeur concrète à ce qui a subi une abstraction totale, à transformer du « terrain » en « lieu », et du « keikan scène » en « fūkei site», direction opposée à celle suivie pendant l’époque moderne. Ces tâtonnements engagés un peu partout, essaient de trouver le moyen de changer l’« urbain qui est partout », prisonnier de valeurs abstraites, celles des systèmes institutionnels ou économique, en « lieu qui n’existe que là », valeurs concrètes qui impliquent mémoires et sensations réelles.

Le pressentiment d’un danger

Un jour, j’ai demandé à une amie française qui étudie le paysage du point de vue de la philosophie esthétique, si la théorie du paysage avait un rapport avec le nationalisme. « Mais bien sûr ! » m’a-t-elle répondu d’un air stupéfait.

Dans notre pays, depuis l’éclatement de la bulle spéculative, une tendance nationaliste, relativement modérée et conjuguée à la stagnation économique, est en train de gagner de l’influence. Nous avons évidemment besoin de discussions sérieuses pour comprendre une telle situation, et c’est un domaine risqué. Après la guerre, l’architecture et les études urbaines ont toujours évité d’aborder les questions autour du nationalisme. Dans l’étude du paysage aussi, aborder ce sujet de front est tabou. Nous avons continué désespérément à le garder sous scellés, pensant ainsi nous débarrasser de la mémoire du nationalisme déviant de l’avant-guerre. C’est pourquoi nous ne sommes pas habitués à ce type de réflexion.

Cependant, les villes de province font face à une dure réalité, et pour survivre, elles sont obligées de se tourner vers les notions de différenciation ou de particularisation. Elles ne pourront résister à l’économie globale et à sa pression incarnée par les métropoles qu’en renforçant la fierté de leurs particularismes, soutiens de l’esprit des habitants. En résumé, la direction que les villes de province doivent suivre, passe par une consolidation de la puissance du « lieu » et par une reconstruction des forces du « paysage ». A ce moment-là, forcément, ce qui peut advenir se dessinera.

On remarque, je suppose, que dans le prolongement des notions de « personne  », de « lieu », d’« espace », de « ville », de «paysage fūkei », arrive celle de kokyō 故郷 (village natal, pays natal, patrie), et que l’extension des concepts d’« homme », de « terrain », de « bâtiment », d’« urbain », de «paysage keikan », aboutit à l’État. Si l’on prend conscience de ces agencements, on comprend que les études sur le « paysage », keikan ou fūkei, nous obligent également à questionner les notions d’« État » et de « pays natal ».

Comment faire pour que l’ « étude sur le lieu » soit à l’abri d’un nationalisme étroit ? Jusqu’à maintenant, nous avons peu réfléchi à l’« architecture » ou à la « ville » de ce point de vue. D’où l’absence de langage, et c’est cela le danger. Rappelons ici que l’« architecture », au sens propre du terme, joue le rôle de médiation entre les différents domaines cités ci-dessus. Si nous voulons restituer à l’« architecture » ses sens originels, il faut être conscient du rôle de celle-ci, la conscience est capitale. Il faut mettre sur la situation actuelle des mots dont la portée du sens est solide.

Vers une « architecture nouvelle »

Pour finir, je ne suis pas encore prêt à fournir une forme de conclusion. De l’architecture au paysage, je me suis lancé confusément dans divers domaines. Et j’ai noté ce que j’en ai perçu.

  • Le « lieu » est moribond.
  • Le concept d’« architecture », doté de la force moderne d’abstraction des objets concrets, a grandement participé à ce processus.
  • Par conséquent, nous nous trouvons dans l’obligation absolue de remplacer les objets appauvris à cause de l’abstraction, par des « paysages fūkei» avec une présence concrète.
  • Dans ce processus, le concept d’« architecture nouvelle » doit obligatoirement participer à inverser le courant.
  • Afin de ne pas répéter les erreurs que la modernité a commises, il faut prendre conscience de tous ces faits.
  • Pour cela, la redéfinition des termes à employer est indispensable.

Le «paysage keikan », peu discuté jusqu’à maintenant dans le monde de l’architecture au Japon, est apparu avec le cadre institutionnel de la « Loi sur le paysage ». L’architecture devrait l’utiliser comme un mur de frappe. Elle n’a qu’à lancer la balle contre ce mur pour reconnaître ses capacités propres et son périmètre d’action. Dorénavant, les architectes devront être plus résolus, en s’opposant au code du « paysage keikan », ou bien en devenant des non-conformistes qui s’intéressent au « paysage fūkei ». Même si les avant-gardes semblent rebelles, elles sont lâches et ne peuvent rien, incapables d’énoncer la signification de ce qu’elles font. Désormais, il n’est plus permis aux architectes de fabriquer leurs choses en se bornant innocemment aux valeurs de la modernité.

Le « lieu », mais aussi le «paysage fūkéi », sont mourants. L’architecture qui a porté les grands principes de l’abstraction propre à la modernité, perd de sa puissance, car elle a perdu son objet même. La situation où nous sommes est due en grande partie à cette « architecture » moderne, égoïste, peu fiable et inconsciente, qui a négligé le « lieu » et le « paysage », il suffit pour s’en convaincre de regarder n’importe quel paysage ordinaire. De ce fait, dans les domaines du réaménagement urbain du type machizukuri ou des études paysagères, la défiance vis-à-vis de l’architecture est grande. D’où la nécessité de réfléchir à la redéfinition mais aussi à la reconstruction de l’architecture elle-même, en cherchant une forme de rédemption, de rachat. Si la nouvelle définition est la « volonté structurelle de médiation entre des valeurs abstraites et des valeurs concrètes », le processus suivi sera l’inverse de celui mené par le passé.

Si la valeur de l’« architecture nouvelle » dans un sens originel existe, elle n’est pas un accessoire de la « fabrication du lieu », ville ou paysage (du type « machizukuri » ou « fūkeizukuri »). Celle-ci doit être une force qui agit consciemment à l’intérieur de chacun de nous pour retrouver des « lieux » où les « personnes » peuvent vivre ; une médiation entre les valeurs abstraites qui forment le cadre de la société vers les valeurs concrètes qui soutiennent l’esprit des gens.

Pour finir, l’« étude sur le lieu » aboutit à ces termes de « keikan paysage-scène», manifestation de la pensée d’une communauté, et de « fūkei paysage-site», base de notre mémoire corporelle. Pour servir de médiation, se ressent la nécessité d’établir le concept d’« architecture nouvelle » qui les relie. En outre, c’est pour moi le seul moyen de continuer à vivre dignement en tant qu’architecte, en ces temps de vie facile mais où il est dur de garder son âme.

Naitō Hiroshi 内藤廣, architecte né en 1950 à Yokohama, vit et travaille à Tokyo, diplômé de l’université Waseda en 1974, a travaillé dans les agences de Fernand Higueras (Madrid, 1976-78) et de Kikutake Kiyonori (Tokyo, 1979-81), a ouvert son agence, Naitō Hiroshi, Architects & Associates en 1981, professeur à l’université de Tokyo (2002-2011).

http://www.naitoaa.co.jp/


Traduction revue et révisée par Sylvie Brosseau, à partir d’une première traduction de Akimoto Mayako.

Toutes les notes mises entre parenthèses sont de Sylvie Brosseau.

Les * renvoient aux notices du Vocabulaire de la spatialité japonaise

La traduction respecte les mots, expressions, phrases, mis entre guillemets par l’auteur, ainsi que les mots d’origine anglaise, en katakana en japonais, en italique dans le texte.

Bibliographie en français ou en anglais

Naitō Hiroshi :

  • Silent architecture, Berlin, Aedes Publisher, 1997
  • Kenchiku Bunka, vol 51, n° 594, intitulé “Sheltering Earth” dédié à Naitō Hiroshi, avril 1996
  • The Japan Architect (JA), n° 46, dédié à Naitō Hiroshi, summer 2002.
  • Hiroshi Naitō, Innerscape, Bâle, Birkhäuser, 2006
  • From Protoform to Protoscape 1, 1992-2004, Tokyo, Toto, 2013
  • From Protoform to Protoscape 2, 2005-2013, Tokyo, Toto, 2014

Catherine Grout :

  • Pour une réalité publique de l’art, éd. L’Harmattan, coll. Esthétiques, Paris, 2000.
  • Le sentiment du monde. Expérience et projet de paysage. Bruxelles, La Lettre Volée, 2017.
  •  « L’architecture comme expérience sensorielle, culturelle et sociale. Au sujet de quelques projets de Naitō Hiroshi », Journal des Anthropologues, « Le Nœud architectural » n°134-135, 2013, pp.109-128. (en ligne : https://journals.openedition.org/jda/4762
  • « Communications et sollicitations motrices. Au sujet du musée Makino pour les Plantes et les Hommes réalisé par Naitō Hiroshi à Kōchi », Cahiers Thématiques n°13, LACTH, ENSAPL, Villeneuve d’Asq, 2013, pp. 25-35.
  • « Contact et émergence », Philotope n°11, été 2015 (pp. 39-46).

Espace intermédiaire de la deuxième aile du musée Makino pour les Plantes et les Hommes., Kochi (Japon), inauguré en 1999. (Photo : C. Grout 2013)

Maquette du musée Makino pour les Plantes et les Hommes, Kochi (Japon), inauguré en 1999. (Maquette : Naito Architects and Associates).

Vue du Sea Folk Museum à Toba et son insertion dans le paysage. (Photo Naito Architects & Associates)

Naito Hiroshi, Sea Folk Museum, Toba (Japon), 1992 (Dessin de Naito Hiroshi)