Journée d’étude franco-japonaise « Degrés et champs de la subjectivité »


Jeudi 1er septembre 2016
9h-17h
EHESS-Paris amphi du 105 bd Raspail, 75006
langue : français

Organisée par Frédéric JOULIAN (EHESS) et UEHARA Mayuko (Univ. Kyoto)

Programme

  • 9 : 30  Ouverture : Augustin BERQUE  (EHESS)
  • Explication  UEHARA Mayuko (Université de Kyoto)
  • 9:45-10 :15  Augustin BERQUE  « La subjectité du vivant – une vue mésologique »
  • 10 :15-10 :45  Florence BURGAT (INRA/Archives Husserl UMR 8547 ENS-CNRS) « Subjectivité, conscience, expérience vécue »
  • 10:45-11 :15  Yoann MOREAU (Institut Interdisciplinaire d’Anthropologie du Contemporain) « Qu’est-ce que la subjectivité, concrètement ? »
  • 11 : 15-11 : 45    Discussion
  • 1145-1 3 :15 Déjeuner
  • 13 : 15-13 :45 KÔNO Tetsuya (Université Rikkyô, Tokyo) « Le kata, le sens, et la situation »
  • 13:45-14:15  UEHARA Mayuko « L’objectivité intersubjective dans « L’anthropologie » de Kuki Shûzô »
  • 14 :15-14 :45    Simon EBERSOLT (Inalco, Université Paris I) « L’intersubjectivité dans le phénomène de l’iki »
  • 14 :45-15 :15    Discussion
  • 1515-1530  Pause café
  • 15:30-16:00 Romaric JANNEL (École Pratique des Hautes Études) « Repenser le couple
  • objectif – subjectif via la philosophie de Yamauchi Tokuryū »
  • 16: 00-16:30 Frédéric JOULIAN (EHESS) « Vivre avec les choses : perspective
  • évolutionnaire ».
  • 16 : 30-17 : 00  Clôture :  Frédéric JOULIAN

Résumés

Augustin Berque

La subjectité du vivant / /Seibutsu no shutaisei/ 生物の主体性

On distinguera d’abord ici la subjectité de la subjectivité. La subjectité (/shutaisei /主体性, /subjecthood/ ou /selfhood/) est proprioceptive: c’est avoir une certaine conscience de soi, donc être un sujet, pas un objet. La subjectivité (/shukansei/ 主観性, /subjectiveness/) est un attribut de la subjectité : c’est voir les choses de son propre point de vue. Le mécanicisme moderne dénie la qualité de sujet aux vivants non-humains, voire à l’humain lui-même. Au contraire, la mésologie (/kansekaigaku /環世界学, /fûdogaku/ 風土学) pose que tout être vivant est un sujet, qui de ce fait a son propre monde. On creuse ici la question des degrés de cette subjectité, du vivant le plus primitif au « moi je » du sujet moderne.

 

Florence Burgat

Subjectivité, conscience, expérience vécue

On a pu parler de « subjectivité sans sujet » (Raymond Ruyer*), attribuer la qualité de sujet à la cellule (le « sujet biologique », Edgar Morin), voir dans le métabolisme les prémisses de la liberté (Hans Jonas), entendre le sujet comme l’individu qui perçoit et agit (Jakob von Uexküll).

Ces acceptions de la subjectivité sont chaque fois fondées sur des critères, mis au jour et évalués par les auteurs, qui s’émancipent pour certains d’entre eux totalement de toute forme de conscience, que nous pouvons comprendre en première approche comme le fait pour un individu d’être présent à ses expériences, d’avoir des expériences vécues en première personne.

Nous nous proposons, premièrement, de présenter rapidement l’éventail de ces acceptions larges de la subjectivité pour, deuxièmement, nous demander si des critères très minimaux, qui font gagner en extension, ne font pas perdre en compréhension. Ainsi développerons-nous une approche phénoménologique de la subjectivité, celle d’une vie de conscience comme expérience vécue, qui est loin de se limiter à celle des sujets humains.

(*Analysant le livre de Raymond Ruyer, La conscience et le corps (Paris, Félix Alcan, 1937), Renaud Barbaras écrit : « La subjectivité du champ de conscience est une subjectivité sans sujet » : Introduction à la phénoménologie de la vie, op. cit., p. 161)

 

Yoann Moreau

Qu’est-ce que la subjectivité, concrètement ?

La notion de subjectité introduit une question de degré, et non de nature, entre les différentes formes d’expression et d’incarnation de la vie. Certes la subjectivité s’en distingue par la capacité d’extérioriser (au moyen de gestes) et d’intérioriser (au moyen de langues) des attributs symboliques qu’elle conjoint au « donné environnemental brut » (l’Umgebung de Von Uxküll). Mais cette distinction de principe ne tient que sur des notions – des gestes et des langues – qui peuvent également être envisagées en termes de degrés par rapport aux notions dont elles sont censées « émerger » : le mouvement et le langage.

Dans le cadre de cette rencontre du 1er septembre, je souhaiterais aborder cette question des degrés et des champs de la subjectivité en m’appuyant sur une hypothèse : toute existence est agit par un « moment structurel » (kôzô keiki). Selon Watsuji Tetsuro, celui de l’existence humaine organise la relation entre individus et environnement sous la forme d’un milieu (fûdo).

J’axerai mon développement sur une série d’opérateurs (les notions de crise, signification, homéostasie, couplage, cardinalité, contrerolle, extériorisation, dialogique, médiance, médiation) décrits par leurs auteurs (Thom, Von Uexküll, Canguilhem, Hegel, Husserl, Montaigne, Leroi-Gourhan, Morin, Berque, Descola) comme jouant une fonction homologue à celle de « moment structurel ». Partant de ces opérateurs, et de ce qu’ils me semblent décrire de commun (un « moment structurel »), j’aborderai la question des degrés de subjectivité depuis le champ de la matière jusqu’à celui du champ symbolique.

Au terme de cette trajectoire éminemment pluridisciplinaire, je souhaite défendre une approche de la subjectivité reliant des niveaux usuellement distincts sur les plans organisationnel (la matière, les animaux, les sociétés humaines) et temporel (l’homéostasie, l’évolution). La subjectivité sera alors entendue, c’est en tout cas la proposition que je défendrai, en tant que capacité à maintenir ensemble des niveaux de réalité et des temporalités hétérogènes, bref, en tant qu’aptitude à produire-introduire du concret.

 

Tetsuya Kono

Le kata, le sens, et la situation  

Le concept du kata (型, forme, style) assume un rôle essential dans le practice et l’exercice des arts performatifs du Japon tels que la cérémonie du thé, le judo, le kendo, le kyudo, etc. L’éducation du kata était aussi considérée comme très importante pour la formation du caractère au Japon. En interprétant Ryoen Minamoto (源了円『型』 le kata), Merleau-Ponty (le concept du « style »), et Kiyoshi Miki (三木清『構想力の論理』La logique de l’imagination), je voudrais considérer la relation entre le kata, le sens, et la situation pour l’agent de practice.

 

Uehara Mayuko

L’objectivité intersubjective dans « L’anthropologie » de Kuki Shûzô

Dans « Qu’est-ce que l’anthropologie ? » (1938), le philosophe japonais Kuki Shûzô (1888-1941) définit l’anthropologie comme l’éclaircissement de l’essence de l’être humain. Il l’assimile à la question « comment deviens-tu ton corps ? » que le dieu Izanagi a adressée à la déesse Izanami dans un mythe japonais, le Kojiki. Selon Kuki, l’anthropologie consiste à poser radicalement cette question et à y répondre. Il affirme « l’objectivité intersubjective » à travers cette question. Cette présentation aura pour but de mettre en lumière le sens de l’objectivité intersubjective. Par ailleurs, Kuki a publié un essai intitulé « Mon nom de famille » (1938) où il a conçu le nom propre du point de vue de l’histoire, du mythe et du destin. Nous examinerons donc le problème de l’objectivité intersubjective en nous appuyant sur une double lecture des discours développés dans l’article et l’essai, qui semblent avoir été rédigés durant la même période.

 

Simon Ebersolt

L’intersubjectivité dans le phénomène de l’iki

Né à Edo (l’actuel Tôkyô), notamment entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, l’iki いき est un phénomène éthique et esthétique dérivant des conventions et des rapports hommes-femmes dans les quartiers des plaisirs. Il désigne le tempérament de celui qui est doté d’une élégance séduisante, mais qui a aussi de l’entrain, tout en n’oubliant pas d’avoir de la fraîcheur dans son tempérament et d’être vif et adroit. C’est ce mélange d’élégance, de séduction et d’entrain qui montre la complexité et donc l’intérêt de l’iki.

Dans La structure de l’iki (1930), Kuki Shûzô réinterprète l’iki en insistant sur le phénomène de tension intersubjective inhérente à la rencontre entre la femme et l’homme ; il ne s’agit pas simplement d’affirmer que l’iki est le tempérament d’un individu raffiné plein de charme et de caractère. Les trois « attributs » qui déterminent l’iki selon Kuki sont en effet tous des moments qui supposent l’inter-subjectivité : « séduction » (bitai 媚態), « bravade » (ikiji 意気地), « résignation » (akirame 諦め).

 

Romaric Jannel

Repenser le couple objectif – subjectif via la philosophie de Yamauchi Tokuryū

Dans Logos et lemme (ロゴスとレンマ) et dans Philosophie de la latence (随眠の哲学) Yamauchi Tokuryū (1890-1982) s’essaie à constituer, en tant que réponse et dépassement de la logique aristotélicienne, une lemmique (i.e. une pensée du saisir en-tant-que). Au regard des concepts qu’il se réapproprie, dont le tétralemme (テトラレンマ・四句分別), il semble possible de relire le couple objectif – subjectif. En nous inspirant de son propos et de certaines thèses du bouddhisme du Grand Véhicule, nous chercherons à proposer, en nous appuyant sur le concept de tétralemme, une interprétation originale de ce couple.

 

Frédéric Joulian

Vivre avec les choses : perspective évolutionnaire.

Dans les approches évolutives les plus courantes, la question du sujet individuel ou social est généralement considérée comme hors d’atteinte, voire impensée. Cette rencontre initiée avec des philosophes ouverts à une approche graduée du vivant est pour moi l’occasion de repenser le sujet au regard des savoirs naturalistes contemporains et de l’anthropologie sociale.

Deux conditions préalables au dialogue méritent toutefois d’être posées, l’une revient à clarifier les horizons de l’anthropologie et de ses rapports avec l’anthropologie philosophique, l’autre à bien cerner l’écueil ontologique omniprésent dans les constructions interprétatives des recherches sur les origines humaines.

Le cœur de la présentation portera plus vivement sur les apports de l’éthologie et de la psychologie cognitive à la question de l’hominisation, que je relirai au regard de la question de la continuité (en degré) ou de la discontinuité (en qualité) des instances (psychologiques, sociales, …) en jeu au cours de l’évolution. J’aborderai également la question de l’externalisation des capacités hominiennes et du monde des artefacts en m’interrogeant sur les relations entre les objets et les sujets, entre inter-subjectivité et inter-objectivité, dès lors que l’on épaissit et étend la subjectivité.